Rupture démocratique

On assiste depuis le lancement soutenu d’initiatives de la part de la droite national-populiste à un changement de paradigme au sein de la démocratie directe helvétique. Cet instrument qui vise à modifier ou compléter la constitution devient une machine à la détruire. « No Billag » ne vise rien moins qu’à vider l’art. 93 sur la radio et la télévision de sa substance : avec cette initiative-gigogne, les articles 1 et 2 seraient biaisés : les concessions accordées aux radios et télévisions (art. 3) devraient être mises aux enchères par la Confédération, ce qui signifie que privée de redevance, SSR ne pourrait plus financer ses programmes et ses missions de soutien à la culture et au cinéma, notamment. En s’attaquant à la redevance généralisée de la nouvelle LRTV acceptée de justesse par le peuple le 14 juin 2015, en vigueur dès 2019, les initiants veulent démolir toute l’institution SSR mise en place en mars 1931, sur le modèle britannique de la BBC fondée en 1923. Quels mobiles agitent ces destructeurs d’un nouveau genre ?

A l’évidence, nous n’avons pas affaire à une attaque isolée contre l’audiovisuel public, mais à une véritable stratégie de démantèlement des services publics. Que les milieux proches de l’Université de Saint-Gall, notre Ecole de Chicago ultralibérale (cf. Milton Friedman), infusent leurs thèses dans certaines têtes « pensantes » des jeunes libéraux-radicaux ou UDC n’est pas un mystère, mais s’y ajoute l’idéologie plus retorse des libertariens qui projettent la destruction de l’Etat d’après les idées des entrepreneurs de la Sillicon Valley, très influents sur les réseaux sociaux. Le principal argument en faveur de No Billag de la part des membres du comité d’initiative tient à un critère financier : « je ne paie que ce que je consomme ». De surcroît, ils pensent vitale pour certains citoyens la disparition d’une redevance trop onéreuse. Cette réduction de la notion de service, exclusivement mercantile, cacherait-elle une autre dimension : la guerre territoriale pour le contrôle de l’information et du divertissement numériques qui se déroule au niveau mondial et que comptent remporter des groupes multinationaux, sans oublier un marché médiatique restreint mais non dépourvu de moyens publicitaires, la Suisse ? A cet égard, les lignes ont bougé depuis quelques années (la plateforme RT francophone, par exemple, stipendiée par l’Etat russe) ou le succès phénoménal de Netflix qui couvre tous les pays du monde, à l’exception notoire de la Chine, de la Corée du Nord et de l’Arabie saoudite, avec ses séries en ligne, véritable révolution de l’offre du divertissement de masse.

La grande discrétion de Christoph Blocher dans la campagne No Billag qui va s’intensifier jusqu’au 4 mars 2018 est-elle vraiment neutre ; si le milliardaire ne dit s’intéresser qu’à la presse écrite et vouloir acquérir plusieurs journaux « papier », sa chaîne en ligne TeleBlocher profiterait d’une mise aux enchères des concessions. D’ailleurs le principe de subsidiarité, martelé par ces entrepreneurs, ne souffre d’aucune ambiguïté : aux opérateurs privés les programmes rentables soutenus par les offres publicitaires, à l’audiovisuel public (ou ce qu’il en resterait) les programmes culturels, l’information sectorielle, les magazines d’investigation ainsi que le divertissement élitaire. Cela dit, comme le relève le professionnel des médias zurichois Roger Schawinsky dans un récent entretien, produire des émissions télévisées et/ou un site apparenté coûte une fortune et exige de l’expérience. En revanche, le groupe Tamedia ne projette-t-il pas l’abandon de ses titres « papier » pour mieux investir le domaine audiovisuel promis à un bel avenir par la réduction voire la disparition de SSR ?

Service public ou au public ?

Face à cette déferlante de l’offre numérique que peut tenter une entreprise comme SSR sur le minuscule marché suisse ? Une échappée par le haut… ou par le bas ? La question peut paraître polémique, or la tournure qu’a prise la campagne contre No Billag en faveur de l’audiovisuel public réclame aussi un point de vue critique sur les programmes SSR. Comment une entreprise dotée d’un budget de 1,3 milliard auquel s’ajoute les rentrées publicitaires télévisuelles et le sponsoring pour près de 300 millions, alimentant chaque jour 24 programmes radio et TV et des sites régionaux en ligne pourrait-elle échapper à la massification des audiences ? Talonnés par les chaînes étrangères privées, les programmes maintiennent leurs publics par l’information, le divertissement, les contenus de service et le sport en télévision, l’information en matinale, à midi et en fin d’après-midi, les émissions de service, l’animation divertissante ainsi que la musique, tous genres confondus, en radio. Ces offres fédératrices s’inscrivent pourtant dans le mainstream médiatique et leur traitement n’a réussi à imposer sa différence que par le professionnalisme de ses collaborateurs, la créativité des cinéastes, documentaristes et auteurs de fictions engagés à l’externe, le traitement et la sauvegarde de sa mémoire, patrimoine précieux depuis les années 1930, et la visée généraliste de ses émissions. Cette « qualité » suisse de l’audiovisuel est néanmoins bousculée par d’autres usages, d’autres consommations numériques moins structurées. En soi, la rupture générationnelle est en passe d’être consommée. Le jeune public ne regarderait plus la télévision, n’écouterait plus la radio pour leur préférer les réseaux sociaux et le multimédia. Les courbes d’audience baissent en (légère) conséquence, bien que l’offre internet des quatre unités régionales de SSR (RTS, SRF, RSI et RSR) n’en séduit pas moins un public de plus en plus large. Cette fragmentation du paysage médiatique joue aussi en défaveur de la presse écrite qui subit de plein fouet, en Suisse romande surtout, les nouvelles stratégies économiques des groupes pourtant bénéficiaires (Tamedia, Ringier), exigeant un taux de rentabilité de 15%, chiffre aberrant en regard des missions du journalisme en démocratie. Ces turbulences sont devenues systémiques et affectent, quoi qu’on en ait, le service public lui-même. N’est-il pas devenu la cible de toutes les accusations contre son gigantisme, sa situation de monopole « d’Etat », véritable « mammouth » de l’audiovisuel ? Métaphore quelque peu lourde en regard de la disparition de ce mammifère laineux depuis au moins dix mille ans et dont les éditorialistes ne se réclament plus depuis fin 2017, face à la menace antidémocratique de l’initiative.

Mission historique

Chargé par la concession d’informer, d’instruire et de divertir selon le principe canonique des âges historiques de la radio et télévision, principe appliqué tout d’abord par la BBC puis répandu en Europe de l’Ouest après-guerre, l’audiovisuel public en Suisse est apparu en 1931 pour concilier les intérêts divergents des cinq premiers studios radiophoniques. Les responsables de ces sociétés privées favorisèrent leur union plutôt que leur concurrence. Cependant, connaîtrait-il depuis quelques années un flottement et céderait-il au clientélisme pour continuer de plaire au plus grand nombre ? Sa raison d’être, selon ses dirigeants, très impliqués dans les médias depuis quelques semaines, est idéalement de s’adresser à chacun en particulier et à tous en général. Mission impossible sans supprimer les émissions les plus pointues, les contenus exigeants de l’offre culturelle parlée, ce que les grilles actuelles semblent confirmer sur les quatre vecteurs régionaux par l’augmentation des plages musicales ! Et c’est sur ce terrain visant un public potentiel de 8,5 millions d’auditeurs et téléspectateurs que SSR évalue mal son potentiel à moyen terme, en regard de ses moyens budgétaires, bloqués depuis quelques exercices comptables et qui baisseront en 2019 avec l’introduction d’une redevance généralisée à 365 francs par année contre 451.10 aujourd’hui, si le peuple et les cantons en maintiennent la perception le 4 mars prochain.

Qui veut la peau de SSR ?

Si les détracteurs de l’audiovisuel public s’expriment sans retenue depuis le lancement de l’initiative No Billag, les arguments en défaveur des programmes SSR ne tiennent le plus souvent que de « légendes urbaines » comme celle – insistante – qui voudrait que la majorité des collaborateurs et collaboratrices soient de tendance « gauchiste » et par conséquent antipatriotes. Connaissant bien le biotope alémanique, Roger Schawinsky y voit plutôt le vecteur de toutes les frustrations actuelles et cette hargne « dégagiste » qui s’en prend aux élites du pays ; un-e journaliste aux orientations politiques « de gauche » ne peut donc travailler que contre le peuple dont il est censé ignorer le mode de vie et les difficultés matérielles. De telles attaques rappellent les pires heures de la Guerre froide et la suspicion envers les idées progressistes qui débouchèrent sur le scandale retentissant des « fiches » à la fin des années 1980. Las, faut-il les commenter ? On nous permettra d’en sourire en observant a contrario certaines pratiques managériales au sein de l’entreprise.

N’est-ce pas vers le conseil d’administration de SSR qu’il faudrait parfois se tourner en s’interrogeant sur la présence jusqu’en 2015 de Raymond Loretan au siège de président de ce même conseil, certes à mi-temps, alors que son autre emploi du temps l’affichait au conseil d’administration de Swiss Medical Network (Clinique Genolier) S.A., rentable entreprise de cliniques privées en plein essor. Il quitta finalement le « service public » pour poursuivre son lobbying en faveur du « service privé », plus rémunérateur à l’évidence. Ce conflit d’intérêts aurait dû alerter les dirigeants, dont le directeur général jusqu’à la fin de septembre 2017, Roger de Weck, les journalistes et tous les tenants d’un véritable service public. L’Hebdo lui consacra un grand article, La Cité est revenue dernièrement sur ce « pouvoir » entrepreneurial typiquement suisse, mais cette nomination, pour singulière qu’elle puisse paraître, n’entérinait-elle pas, de fait, un système institutionnel au sein de SSR qu’on ne peut guère soupçonner de « gauchisme ». On doit même se demander si de telles « coïncidences » ou accointances politiques (proches du PDC) n’expérimentent pas le modèle privé/public par ailleurs accepté par le peuple en ce qui concerne Swisscom, La Poste et la sous-traitance de certaines missions de sécurité, hospitalières, de transport, etc. Si bien que le service public doit maintenant combattre une fronde populiste en ayant dédaigné au préalable son autocritique qui lui serait précieuse en campagne.

Le capitaine d’équipe, d’industrie et l’alpiniste

Outre le fait que SSR, par ses unités d’entreprise, ne peut combattre elle-même No Billag sur les ondes par devoir de réserve, elle va devoir en confier les arguments à ses alliés de la culture, des milieux sportifs, aux politiciens soucieux de cohérence nationale. Dans ce contexte fortement émotionnel, il faudrait également défendre non pas le maintien du périmètre de l’audiovisuel public, mais son extension. Or, depuis les assauts politiques contre SSR, menés par l’UDC en priorité et une frange minoritaire de la droite ultralibérale, l’entreprise fait profil bas et songe à sa mutation dans la douleur, la peur de la perte effective de six mille emplois sans compter les sept mille autres liés aux activités audiovisuelles (coproductions, créations artistiques et chaînes privées financées en partie par la redevance). Voyons-y l’opportunité d’élargir les points de vue éditoriaux, complaisants à l’égard des dieux du stade, des sportifs d’élite, des chefs d’entreprise omniprésents sur les ondes. L’air du temps favorise le divertissement généralisé et l’humour « obligatoire », l’héroïsation solitaire des êtres d’exception, par ailleurs excellents porteurs de marques publicitaires, qu’ils soient tennisman, alpiniste himalayen ou propriétaire d’une start-up. Le service public y cède trop souvent.

Viser au plus haut

Et si un « service public » digne de ce nom redevenait surprenant, présent là où on ne l’attend pas, dans le questionnement approfondi d’un monde qui réclame des éclairages à long terme, élaborés, reflets d’une intelligence collective, reflets des luttes sociales pour la défense des valeurs démocratiques, précisément minées par des initiatives irresponsables, non dénuées d’arrière-pensées. Oui, avant tout, il faut restaurer un service public de la pensée qui n’oublierait pas d’où il vient pour gagner son avenir et ne viserait que des contenus qualitatifs. Pas dans l’événementiel, ni dans l’émotionnel racoleur, mais par cet attachement aux doutes rationnels, aux remises en cause légitimes des pouvoirs économico-politiques, ceux-là mêmes qui ont décidé de changer la face du monde en le désinformant souvent et en investissant dans le multimédia, comme par hasard.

Il n’y aura pas de miracle contre la hargne instrumentalisée, ce fond inquiétant qui se propage en Europe et dans notre pays. Le « service public » que ce courant veut abolir n’a pas le choix des armes : c’est par le haut qu’il survivra.

Christian Ciocca, collaborateur RTS, 5 janvier 2018